L’ART VIENT À VOUS n°4

Jean Dubuffet :
Paysage au ciel rougeoyant

jean dubuffet - paysage au ciel rougeoyant 1952 newsletter art vient a vous 4

JEAN DUBUFFET
Paysage au ciel rougeoyant, 1952
Huile sur panneau
97 x 130 cm

Jean Dubuffet, peintre et sculpteur français, est l’un des artistes majeurs du XXe siècle.
Le théoricien de l’Art brut déclarait : « Tout est paysage ». En parcourant ses nombreuses séries, on remarque en effet que le paysage y est omniprésent et protéiforme : Paysages grotesques, Tables paysagées, Lieux momentanés, Jardins, Célébration du sol, Cartes, Arbres, Sites tricolores, Lieux abrégés
Pour l’artiste « le paysage était le lieu du questionnement ». Ceci est parfaitement illustré dans Paysage au ciel rougeoyant actuellement visible à la galerie et présenté ici.

Le paysage anti-culturel

Dubuffet entretient une ambiguïté avec le paysage comme genre de la peinture classique. Dans son œuvre, le paysage n’est jamais ni historique, ni héroïque, ni bucolique. Ses paysages sont des magmas picturaux poétiques et mystérieux.

Théoricien de l’Art brut, Dubuffet est fermement opposé à la notion de culture : « Quand viennent s’installer les estrades pompeuses de la culture, sauvez-vous vite : l’art a peu de chance d’être de ce côté. »

chaim soutine - les maisons 1920 1921 newsletter art vient a vous 4

CHAÏM SOUTINE
Les Maisons, 1920-1921 ca.
Huile sur toile, 58 x 92 cm
Musée de l’Orangerie, Paris

L’artiste commence ainsi par rompre avec sa propre culture. Il divorce, et abandonne l’affaire familiale pour se consacrer à la peinture. Puis, c’est la culture occidentale toute entière qu’il faut abandonner. Dubuffet séjourne trois fois dans le désert du Sahara : il veut y faire « table rase » pour parachever son « déconditionnement ».

Dubuffet récuse toute influence des œuvres du passé et ne reconnaît une affinité qu’avec les dessins d’enfants et de malades mentaux. C’est en les collectionnant que Dubuffet décide de les nommer Art brut. Michel Ragon, grand défenseur de cet art, disait : « L’aliénation n’est-elle pas une forme de contestation dominante ? Nombre de psychiatres ont assimilé génie et folie. »
Dans son ouvrage Notre art dément, François Lehel recense la folie dans l’art, et les grands artistes sont peu nombreux à échapper à son diagnostic.

Il faut pourtant reconnaître une certaine parenté entre les œuvres de Dubuffet et les œuvres des expressionnistes comme Oskar Kokoschka, James Ensor, Chaïm Soutine, mais aussi Georges Rouault, Marc Chagall et Paul Klee dont cette phrase correspond si bien à Dubuffet : « Ce qui manquera toujours, c’est la terre et le peuple. »

james ensor - entree du christ a bruxelles 1888 newsletter art vient a vous 4

JAMES ENSOR
L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1888
Huile sur toile, 253 x 431 cm
J. Paul Getty Museum, Los Angeles

La figure comme paysage

Dans ce rapport ambigu avec la culture, Dubuffet joue avec les genres de la peinture et traite les corps et les portraits comme des paysages. Les traits déformés et les strates telluriques donnent naissance à des effigies mystérieuses. « J’éprouve que portraits et paysages doivent se rejoindre, et c’est à peu près la même chose. Je veux des portraits où la description emprunte les mêmes mécanismes que ceux pour une description de paysage, ici rides et là ravines ou chemins, ici nez, là arbres, ici bouches et là maison. » affirmait Dubuffet.

L’artiste mêle la figure au paysage, parfois comme des êtres évoluant dans un espace, et parfois, avec beaucoup d’humour et de poésie, Dubuffet suggère les figures grâce à de simples signes ou à des traces, comme des empreintes ou des graffitis laissés par un personnage de passage. L’artiste créé ainsi une énigme entre « nature et créature ».

Cette même ambiguïté se retrouve dans la représentation des nus par Dubuffet. Ces grands corps, traités en magmas de matière, se rapprochent des Paysages sexués d’André Masson que Dubuffet rencontre en 1920.
La frontalité de ces figures féminines rappelle également les statuettes d’Art premier qui ont fasciné les artistes occidentaux du début du XXe siècle.

Dubuffet a sans doute été marqué par la collection d’Art africain de Guillaume Apollinaire, ce dernier a en effet largement contribué à la reconnaissance des Arts premiers. Apollinaire partageait certaines convictions de Dubuffet, comme celle de vouloir abolir la frontière entre l’art savant et l’art populaire. Il disait à ce sujet « C’est justement l’art que je voudrais bannir des arts ou sinon l’art, sinon l’artiste et celui qui fait tout en artiste, qui attache plus de prix à un diamant qu’à une boîte d’allumettes, à une rose qu’à un hareng saur, et l’esprit à toute la nature. »

L’une des collections d’Art premier la plus importante à ce moment-là est celle d’André Breton. Sa collection va inspirer un grand nombre d’artistes.

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Le bureau d’André Breton rue Fontaine conservé au Centre Pompidou, Paris

jean dubuffet - gymnosophie 1950 newsletter art vient a vous 4

JEAN DUBUFFET
Gymnosophie, 1950
Huile sur toile, 96 x 145 cm
Musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne

Entre paysage concret et paysage mental

L’œuvre Paysage au ciel rougeoyant présentée à la galerie s’inscrit dans la série des Paysages du mental – ou Paysages mentaux – que Jean Dubuffet commence en 1951.
L’artiste raconte : « J’ai eu l’impression que certaines de ces peintures aboutissaient à des représentations qui peuvent frapper l’esprit comme une transposition du fonctionnement de la machinerie mentale […]. C’est pourquoi je les ai dénommées Paysages mentaux. Dans de nombreux tableaux de ce groupe, j’ai par la suite, oscillé continuellement entre le paysage concret et le paysage mental, me rapprochant tantôt de l’un, tantôt de l’autre. »

jean dubuffet - monsieur plume plis au pantalon 1946 newsletter art vient a vous 4

JEAN DUBUFFET
Monsieur Plume plis au pantalon (Portrait d’Henri Michaux), 1946
Huile sur toile, 130 × 97 cm
Tate Modern, Londres

Tout au long de son œuvre, l’artiste va en effet mêler monde matériel et monde mental. Créer de nouveaux lieux mentaux, c’est donner plus de place à sa pensée, lui permettre de s’agrandir. Pour cela, Dubuffet a envie de tout peindre.

Le critique d’art Michel Ragon souligne l’intérêt de l’artiste pour « La sensualité des choses communes : la poussière, la boue, le goudron, les pierres. Mais aussi le cosmos. La physique et la métaphysique. »

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Vue de la collection d’Art africain de Guillaume Apollinaire dans son appartement au n°202 boulevard Saint-Germain, photographie de René-Jacques, 1954

jean dubuffet - paysage au ciel rougeoyant 1952 newsletter art vient a vous 4

JEAN DUBUFFET
Paysage au ciel rougeoyant, 1952
Huile sur panneau
97 x 130 cm

jean dubuffet - lever de lune aux fantomes 1951 newsletter art vient a vous 4

JEAN DUBUFFET
Lever de lune aux fantômes, 1951
Huile sur isorel, 60 x 73 cm
Fondation Dubuffet, Paris

Paysage au ciel rougeoyant est composé d’épais aplats de peinture dans une palette restreinte aux tonalités telluriques. L’œuvre est découpée en deux pans : le ciel et la terre. Ces deux espaces sont dynamisés par des lignes et des signes hiéroglyphiques. Ce n’est pas une peinture abstraite – Dubuffet s’oppose à l’abstraction – mais la vision géologique d’un espace mental.

Mathilde Gubanski
© Mathilde Gubanski / Galerie Diane de Polignac, 2020

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