L’ART VIENT À VOUS n°11

Marie Raymond
Organiste de la lumière1

marie raymond - painting untitled c 1986 newsletter art comes to you 11

SANS TITRE – 1986 ca.
Acrylique sur panneau
65 x 81 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

marie raymond - painting ou prise de conscience des choses-elles mêmes 1944 newsletter art comes to you 11

OU PRISE DE CONSCIENCE DES CHOSES ELLES-MÊMES – 1944
Huile sur toile
32,5 x 41 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

1 Pierre Restany, Marie Raymond, Organiste de la lumière, mai 1957

LES ANNÉES DE FORMATION

Marie Raymond naît en 1908 à La Colle-sur-Loup dans le Midi. Dès son adolescence, elle pratique le yoga, ce qui est encore rare en Europe à cette époque. Très jeune, l’artiste s’intéresse également à l’ésotérisme et au cosmos.

Marie Raymond se forme en peignant sur le motif des paysages du Sud de la France. « Puis la guerre s’installa avec ses angoisses, ses restrictions, ses drames que
l’on vivait sous le soleil indifférent »2. L’artiste réalise alors ses Paysages imaginaires (1941-1944) inspirés par ses promenades dans l’arrière-pays. Ces paysages sont d’inspiration surréaliste : la palette est sombre, les lignes
sinueuses, les titres mystérieux. Marie Raymond pose alors la question : « La peinture ne contait-elle pas nos rêves manqués ou à venir ? »3

2 Marie Raymond, Notre vie
3 ibid

L’APRÈS-GUERRE À PARIS

À la fin de la guerre, Marie Raymond choisit l’abstraction. Elle écrit : « Je ressens à nouveau le besoin d’exprimer, mais quoi ? Le soleil brille encore ! Mais rien de tangible. Comment recomposer la vie ? C’est ainsi que se fait le
premier pas vers la peinture abstraite. (…) Je tentais de construire un monde, avec les éléments couleurs, lignes : composer un ailleurs, avec ce que je ressentais de la lumière exaltante de l’Espace, du besoin de vivre. »4 Cette abstraction est ainsi nourrie par les souvenirs des couleurs et de lumière du sud de la France. La peinture de Marie Raymond sera solaire.

Installée à Montparnasse, Marie Raymond se lie d’amitié avec les artistes Jacques Villon, Frantisek Kupka et surtout Piet Mondrian avec lequel elle partage son atelier. Ce sont probablement ces artistes qui encouragent Marie Raymond vers une abstraction plus construite.

La palette de Marie Raymond se compose de couleurs chaudes et lumineuses. Elle raconte ce choix personnel : « Je sentais cette vie éparse qu’il fallait ramasser en un tout, exprimer les états intérieurs qui contenaient pour moi les apports des impressionnistes : la lumière du midi – l’Espoir. Pour moi c’était cela, et un élan qui me poussait à l’exprimer. Tous ces accords épars, il fallait les amener à la lumière. »5. Dans ce climat de sortie de conflit mondial, Marie Raymond se tourne ainsi vers le rayonnement solaire pour guider sa pratique artistique.

En plus d’être peintre, Marie Raymond est critique d’art et publie de nombreux articles. Elle écrit également des poèmes qui sont de véritables pendants à ses tableaux solaires.

4 ibid
5 ibid

Lumière
Plusieurs, je te l’ai dit,
Plusieurs se sont brûlés.
Ils ont tourné tout autour,
Plus près, toujours plus près,
Le cercle s’enroulait en piétinant l’espace,
La lumière brillait.
Elle guettait sa proie
Elle, ne savait pas,
Elle brillait.
Elle mangeait la Vie.
Sur des chemins qui n’en sont pas,
Ils étaient à l’abri
Ils étaient affamés
De lumière
Elle, ne savait pas.
Comment lui reprocher
D’être si belle !
Mais où es-tu ?
Depuis que je te cherche.
Je te l’ai dit
Ils l’ont aimée
Elle, … les a brûlés

marie raymond - painting rythmes 1946 newsletter art comes to you 11

RYTHMES – 1946
Huile sur toile
82 x 142 cm.
Fondation Gandur pour l’art, Genève

MARIE RAYMOND & L’IMPRESSIONNISME

Marie Raymond apprécie tout particulièrement les artistes impressionnistes. Elle les appelle « les maîtres de la lumière ». Marie Raymond en retient l’observation
de la nature et des effets de lumière : « Tous nos impressionnistes ont cherché à s’approcher de la nature toujours plus près, à distiller la vérité autour d’eux. Entre les formes et leur regard toujours glissaient l’espace, la lumière qui les empêchaient de les saisir pleinement.
Les dissociations de la lumière autour des choses les séparaient de ces choses pour les entraîner au-delà. »6 Marie Raymond est également attentive aux leçons sur la couleur de Matisse qu’elle admire tant et qu’elle interview en 1953 pour la revue japonaise Mizue. Son oeuvre évolue ainsi au cours des années 1950 et devient plus « naturaliste ».

6 Marie Raymond, Les maîtres de la lumière, publié dans « Des meesters van het licht », Kroniek van Kunst en Kultuur (Amsterdam), n° 1, janvier 1948, pp. 27-28

marie raymond - painting printemps 1953 ca newsletter art comes to you 11

PRINTEMPS – 1953
Huile sur toile
101 x 82,5 cm.
Musée des Arts, Nantes

MARIE RAYMOND, LE COSMOS & L’ÉSOTÉRISME

Pierre Restany écrit au sujet de Marie Raymond en 1957 : « L’univers de Marie Raymond retrace la belle histoire de la lumière et de ses mille jeux au travers d’un espace diffus, lieu sacré de cette totale imprégnation. Les trajectoires
des rayons solaires tantôt directes, tantôt groupées en nébuleuses contradictoires, créent ici les éléments dynamiques d’une subtile ambiance méridienne où viennent se fondre les souvenirs écartelés des anciennes structures naturelles. (…) Le voyage auquel Marie Raymond nous convie dans une haute ambiance, et dans la pleine chaleur de ses tons clairs, est riche d’un infini de
rencontres pétillantes où la Berthe Morisot de la peinture abstraite sait conférer aux éclats chromatiques cette touche délicate pleine mesure, cet accent particulier.
Son oeuvre, empreinte de la joie sereine des matins de printemps, a su garder la saveur d’un mélodieux secret (…). »7

7 Pierre Restany, Marie Raymond, Organiste de la lumière, mai 1957

Marie Raymond continue son exploration lumineuse à travers un thème qui la passionne depuis l’adolescence : le cosmos. Au-delà de la représentation des effets de lumière, Marie Raymond veut atteindre les astres : « Pour faire naître un monde, ne faut-il pas faire naître des étoiles ? ». Elle raconte : « j’ai toujours gardé en mémoire une phrase d’un Opéra, entendu à Nice. Il s’agissait d’Antar, je crois bien, une phrase m’est restée en mémoire à laquelle j’ai vibré très fort : “Et l’on peut d’un coup d’aile atteindre le Soleil” »8. Cette phrase qui marque profondément Marie Raymond évoque à la fois son intérêt pour les astres, mais également la carrière fulgurante de son fils Yves Klein.

En effet, la perte prématurée de son fils en 1962 plonge un temps la solaire Marie Raymond sous une ombre bleue. L’artiste retourne à la peinture et crée un art plus « psychédélique » définitivement tourné vers l’ésotérisme et le cosmos.

8 Marie Raymond, Notre vie

marie raymond - painting sans titre 1963 ca newsletter art comes to you 11

SANS TITRE – 1963 ca.
Huile sur toile
96 x 130 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Mirage
Le point lumineux dans l’arbre, c’est le reflet de la lampe.
Trois points lumineux dans le ciel,
Trois pigeons semblent voler autour
Les feuilles se balancent au rythme du vent
Dedans, dehors,
Et moi je regarde le mirage.

ABSTRACTION-FIGURES-ASTRES

À partir de 1964, Marie Raymond peint une série d’oeuvres qu’elle appelle Abstraction-Figures-Astres. Ces oeuvres se caractérisent par une touche nerveuse qui tourbillonne sur la surface de la toile. En 1966, Georges Boudaille et Jean Cassou écrivent à propos de Marie Raymond : « C’était une mélodie délicate et pourtant puissante qui naissait des rythmes de la couleur. Quelle coloriste ! Toute en vivacité avec ses rouges, ses roses, ses mauves qui se développaient en contraste harmonieux avec des verts acides, brutaux et lumineux. De ce déchaînement de violence naissait une poésie subtile, tout en nuances et qui ne s’éteignait pas lorsqu’on s’éloignait de l’oeuvre, qui ne s’est jamais effacée de notre mémoire. »9

9 Georges Boudaille et Jean Cassou, carton d’invitation de l’exposition
Peintures de 1960 à 1966 de Marie Raymond, 1966

marie raymond - painting grande lumiere 1981 newsletter art comes to you 11

GRANDE LUMIÈRE – 1981
Acrylique sur toile
73,5 x 73,5 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Ce que je voudrais être
Je voudrais être un rayon,
un rayon qui réchauffe,
un simple rayon
qui pénètre curieux, lumineux,
remarqué et aussi souhaité.
Si on me demandait ce que je voudrais être,
inconnu et présent, insaisissable, serein et joyeux,
un rayon qui vient à la rencontre. Du lointain au point juste.
J’aurais franchi l’Espace.
Il me serait facile de fureter,
de découvrir, de caresser, d’être vu.
Jamais saisi, jamais souillé, je serais pur et pourtant je saurais.
Je saurais qu’on m’aime, j’aimerais.
Ce serait bon d’être un rayon. Venu du Soleil même,
mais un rayon tout rond.
Par le même chemin je reviendrais là-haut,
puis, descendrais encore, inlassablement.
La Terre tournerait, bien sûr.
Alors, je chercherais, là-bas, au-delà de l’ombre.
Je sourirais toujours.
Porté par l’air, sondant le Temps,
je pourrais tout connaître.
Et mon identité, pareille à tant d’autres,
serait ici ou là, solitaire et multiple,
à tout les autres uni
et cependant unique
Si j’étais un rayon !

Les oeuvres de Marie Raymond ont de nouveau cet aspect mystérieux qui rappelle ses oeuvres « surréalistes » du début des années 1940. L’artiste joue sur les frontières entre abstraction et figuration : des formes anthropomorphiques viennent peupler ce cosmos imaginaire. Elle écrit : « Je me rappelle avoir appris que les perses avaient pratiqué le culte de Mithra, déesse lumière. Ce culte, de l’antiquité s’était dit-on propagé jusqu’à l’ancienne Lutèce, chacun le sait, notre Paris d’aujourd’hui. »10 Même dans les moments les plus sombres, Marie Raymond est en quête de clarté : « “La nuit n’est pas la nuit”, car il y aura l’aurore, l’espoir. »11

10 Marie Raymond, Les maîtres de la lumière, publié dans « Des meesters van het licht », Kroniek van Kunst en Kultuur (Amsterdam), n° 1, janvier 1948, pp. 27-28
11 Marie Raymond, La nuit de l’été 76, publié dans +/0 (Bruxelles), n° 15,
décembre 1976, p. 21

marie raymond - peinture enfermes dans les formes 1976 newsletter art vient a vous 11

ENFERMÉS DANS LES FORMES – 1976
Acrylique sur toile
92 x 73 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Dans le soleil d’hiver
Les branches cassent, le ciel
Et les couleurs crues crient
Comme les cuivres
Dans la gaze de brume
Où perce l’astre clair
Je pousse une pensée
à droite, une pensée à gauche
Comme l’arbre ses branches
Qui tend les bras au ciel
L’arbre qui pense haut
Et le vieux s’est assis
Son visage de bois
A l’arbre identifié
Dans lequel une flamme sombre
Exprime le regret d’avoir vécu à l’ombre.

marie raymond - painting la reveuse 1984 newsletter art comes to you 11

LA RÊVEUSE – 1984
Acrylique sur toile
61 x 50 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Née sous le soleil du sud de la France, Marie Raymond construit son oeuvre par la lumière. Inspirée par la nature, les maîtres impressionnistes et par sa passion pour les astres, l’artiste fait évoluer sa peinture tout au long de sa vie. Marie Raymond la rêveuse fait ainsi naître des « images qui sont les miroirs de l’être intime ».

Mathilde Gubanski
© Mathilde Gubanski / Galerie Diane de Polignac, 2020

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