ROUGEMONT

Exposition > 19 octobre – 30 novembre 2019
Palazzo Polignac, Venise

Guy de Rougemont
Totem – 2019, Palazzo Polignac, Venise
Guy de Rougemont
Totem – 2019 (simulation)

Rougemont : la colonne qui manquait à Venise

Rougemont a planté ses colonnes partout à travers le monde ; il a fait sienne en 1974 la façade du musée d’Art Moderne de Paris, dont il a déguisé les piliers avec des masques de couleurs, il a rythmé de lignes verticales les rives de la Seine en 1975 pour le « musée de la sculp­ture en plein air », quai Saint-Bernard entre le Pont de Sully et le Pont d’Austerlitz. A Venise, il aurait pu encore une fois s’intéresser aux rives des canaux, au bord de l’eau, avoir envie d’être vu depuis les bateaux.

Il a choisi au contraire, pour cette année, le secret de la cour inté­rieure du palais Contarini-Polignac, cette demeure de haute culture à côté du pont de l’Académie. Dans l’esprit de Winaretta Singer-Polignac, cette ambassade de l’art et de la France accueille depuis toujours des artistes, des écrivains, des musiciens… Rougemont sait cela. Le palais ne lui en impose pas : il est comme sa maison de vacances à Venise et il aime y venir. Il a cherché pour répondre à son architecture une colonne dont les proportions entreraient en harmonie avec ce cube massif, cette perfection qui charmait déjà Ruskin et qui inspira Gabriel Fauré ou Reynaldo Hahn. La cour intérieure du palais Polignac, au XXe siècle, aurait mérité d’être appelée, comme la place Saint-Marc, « le salon de l’Europe » – sauf qu’elle restait secrète et qu’aujourd’hui elle s’ouvre.

Lorsque les deux colonnes les plus célèbres du monde, celle de saint Théodore tuant son dragon en forme de crocodile et celle du Lion arrivèrent à Venise en 1172, l’histoire d’un troisième monument, un marbre disparu, naquit aussitôt. Colonne perdue en route, tombée au moment du débarquement, oubliée dans les îles grecques, les versions de cette légende vénitienne sont nombreuses : si les Vénitiens n’aiment pas passer entre les deux colonnes de la place Saint-Marc c’est en raison des exécutions publiques dont elles étaient le théâtre, mais aussi parce qu’ils savent qu’une troisième colonne existait, jamais mise en place ailleurs que dans les récits et les conversations. La voici retrouvée, cette « colonne du doge », cachée par Guy de Rougemont au centre de cette bâtisse qui semble – effet de miroir – avoir été édifiée autour d’elle. La colonne disparue, retrouvée, repêchée dans la lagune, projette son ombre : elle marque le temps des artistes, comme l’aiguille d’un cadran solaire.

Des « poteaux de couleurs » de Rimbaud, ceux du vers célèbre du Bateau ivre, Rougemont, arrivé ici dans une sobre gondole, retient d’abord le chromatisme. La façade du palais où il intervient est une des grandes surfaces colorées et une des plus superbement délavées du Grand Canal, avec ses marbres et ses briques, son toit de tuiles, son cabochon de porphyre. Rougemont n’y fait pas écho, mais il a choisi le rouge et l’orange pour la partie haute du totem, triangles et losanges sombres sur un fond blanc pour la partie médiane , le mouvement vert et jaune des pieux qui rythment canal pour la base. Manet les avait peints, ces pilotis à rayures de couleurs pures. Monet, de l’autre rive, a représenté, plusieurs fois, le volume et le reflet du palais Polignac. Ces deux inspirateurs, Rougemont les a-t-il vraiment regardés ? Pour peindre à Venise, il faut savoir faire abstraction. Il les a vus, compris et oubliés. Cette colonne de Rougemont a été retrouvée dans son œuvre : elle nous parle de l’archéologie de l’artiste, qui expose les strates enfouies de sa création et qui érige son totem comme un trophée. Il a tout médité en secret, avant d’ouvrir la porte pour faire entrer le public – dimension essentielle de celui qui osa placer des œuvres sur le bord des autoroutes et sur le parvis du musée d’Orsay.

Rougemont aime l’art ancien et ose, lui le novateur, ne pas s’en cacher. Lors de sa dernière exposition parisienne, où il a montré quelques grands formats « de musée ». Il avait employé un mot très juste pour les désigner ceux-ci, avec une gourmandise d’ogre : « mes Sardanapale ». Le grand Delacroix du Louvre l’obsède depuis l’enfance. Ici, devant ce totem, objet, sculpture, meuble, peinture, ombre et dessin tout à la fois, impossible de ne pas évoquer un autre Delacroix, moins célèbre, L’exécution du doge Marino Faliero qui se trouve à Londres à la Wallace Collection. Le grand escalier du palais des doges apparaît en blanc, le profil du bourreau se détache, la tête du traître roule dans son sang. C’est un huis clos rempli de spectateurs. Il se joue, à l’intérieur du palais, derrière la façade, un drame qui est la page la plus terrible de l’histoire de la Sérénissime, mais selon les règles d’une solide construction géométrique. La colonne de Rougemont dans la cour du palais Polignac tient le rôle de l’escalier de marbre du palais des doges chez Delacroix : elle structure l’oeuvre, lui donne sa soli­dité et son mystère. Elle sera désormais pour lui un repère, un amer pour le navigateur, un point d’ancrage au centre d’une maison aimée.

Adrien Goetz

Adrien Goetz est historien d’art,
romancier et membre de l’Académie
des beaux-arts