L’ART VIENT À VOUS n°2

Roberto Matta : Les Terres

roberto matta - sans titre 1963 les terres newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
Sans titre, 1963 ca.
Technique mixte sur toile, 100 x 100 cm.

Né au Chili, voyageur infatigable, Roberto Matta (1911-2002) devient rapidement l’artiste international par excellence.
Parlant couramment quatre langues, doté d’un charisme colossal, ce peintre majeur va profondément influencer ses contemporains.
Ses voyages et ses amitiés nourrissent sa pratique artistique et sa conscience politique. L’art de Matta est engagé : il traduit les troubles et préoccupations du XXe siècle.
Son fils Ramuntcho s’interroge : « Un artiste qu’est-ce que c’est ? Un artiste c’est quelqu’un qui procède à des déplacements, afin de voir la réalité, mieux. »

Les Terres surréalistes : Morphologies Psychologiques

Matta s’intéresse à la terre dès les années 1930. Il fait alors parti du groupe surréaliste et applique la consigne de André Breton : « L’oeuvre plastique, pour répondre à la nécessité de révision absolue des valeurs réelles sur laquelle aujourd’hui tous les esprits s’accordent, se référera donc à un modèle purement intérieur, ou ne sera pas ».
En 1939, Matta peint Inscape : ce titre détourne le « landscape », « paysage », pour le centrer vers l’intérieur de l’être, « in », « dans ». Il s’agit donc d’un paysage intérieur qu’il appellera ses Morphologies Psychologiques.

roberto matta - forms in a landscape 1937 newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
Forms in a Landscape, 1937
Technique mixte sur papier, 50 x 65 cm.
Baltimore Museum of Art, Baltimore

La période américaine : années de recherches

Aux États-Unis dans les années 1940, Matta, passionné de revues scientifiques, appliquera ses paysages au cosmos, créant des vues « chaoscosmiques ».
Matta reçoit beaucoup de jeunes peintres américains dans son atelier, dont Jackson Pollock et Arshile Gorky. Il leur dira : « Vous peignez sur un chevalet, vous êtes encore en train de peindre ce que vous voyez. Il faut mettre la toile par terre et peindre ce que vous ressentez. »
Il leur fait pratiquer l’« automatisme absolu ». Son influence sur l’Expressionisme abstrait américain est déterminante.

Matta volcanique : les Terres de feu

Pendant l’été 1941, Matta voyage au Mexique avec son ami le peintre Robert Motherwell (1915-1991). C’est là que Matta prend pour la première fois conscience de la « puissance terrifiante de la terre ».
Il est témoin d’une éruption volcanique, ce qu’il raconte en 1987 : « C’est par hasard que mon travail a commencé à prendre des formes de volcans, le traitement que je faisais de la flamme, m’y a conduit. Je voyais tout enflammé, mais d’un point de vue métaphysique, je parlais d’au-delà du volcan. La lumière n’était pas une surface qui reflétait la source lumineuse mais un feu intérieur. Seuls les sentiments qui font mal sont visibles. Je peignais ce qui me brûlait et la meilleure image de mon corps était le volcan. »
Cette fascination de Matta sera utilisée par la poétesse Joyce Mansour (1928-1986) lorsqu’elle dira du peintre qu’il est « le seul volcan en activité à Paris ».

La terre comme médium : Matta et les Cobra

Matta emploie la terre comme médium pour la première fois en 1954 à Albisola en Italie, où des rencontres autour de la céramique sont organisées par l’artiste Asger Jorn (1914-1973), dans l’atelier de Giuseppe Mazzotti (1907-1981), avec les artistes Enrico Baj (1924-2003), Corneille (1922-2010), et Sergio Dangelo (1932), et le poète Édouard Jaguer (1924-2006).
De la céramique, la terre sera ensuite utilisée en peinture, intégrée directement comme matériau brut. Ces rencontres permettent ainsi à Matta de travailler avec les artistes du mouvement Cobra.

roberto matta - the vertigo of eros 1944 newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
The Vertigo of Eros, 1944
Huile sur toile, 196 x 252 cm.
MoMA, New York

Les premières peintures Terres : Panarea

Matta créé ses premières peintures « Terres » en Italie, dans sa maison de Panarea où il s’installe en 1957.
Italo Calvino (1923-1985), philosophe italien, écrit au sujet de ces oeuvres : « Une saison heureuse de travail en Italie et la rencontre avec une matière riche en suggestivités élémentaires, une terre rougeâtre de la campagne romaine : tout cela est à l’origine de ces peintures presque monochromes, où des fresques entre le préhistorique, le totémique et la science-fiction s’agitent comme si elles étaient guidées par le son d’un saxophone souterrain. »
La très belle oeuvre de 1963 présentée à la galerie fait partie de ces Terres italiennes. Le matériau brut est mêlé à des colles et appliqué sur une toile de jute. L’utilisation de ces matériaux modestes est sans doute influencée par les artistes de l’Arte Povera.
En 1936, Matta découvre l’oeuvre de Marcel Duchamp (1887-1968) et surtout son Grand Verre. La mécanique duchampienne lui fait prendre conscience qu’il « était possible de peindre le processus du changement ». Sa recherche d’une forme en évolution constante provient de cette révélation. Cette idée est appliquée à la terre, matériau brut et pauvre, elle est transformée en pigment et atteint le statut d’oeuvre d’art.

roberto matta - malitte asger jorn corneille albisola 1954 newsletter art vient a vous2

Roberto Matta, Malitte Pope-Matta, Asger Jorn et Corneille,
Albisola, 1954

roberto matta - malitte panarea 1957 newsletter art vient a vous2

Roberto Matta et Malitte Pope-Matta, Panarea, ca. 1957

Les peintures Terres de Cuba

Matta peint également des Terres à Cuba au début des années 1960. Il raconte : « A Cuba, où peu à peu, par la nature même de la boue, de parler, de travailler là, avec le jardinier de la ‘Casa’, avec des ouvriers, ces tableaux ‘en terre’ m’ont rapporté à une iconographie des formes rétiniennes, oculistes, où on voit les mains, les jambes… Reviens cette antro-morphologie, qui était disparue pendant beaucoup d’années. Tous les tableaux que j’ai fais à cette période ‘en terre’, étaient vraiment ‘chroniques’. »

Les peintures Terres : Morphologies Historiques

Avec ses Terres, Matta veut représenter une morphologie de l’Homme en relation avec lui-même, les autres et le monde : il parlera de la Morphologie Historique.
Les Terres sont en effet tout d’abord liées aux lieux où elles ont été produites. Matta exprime donc dans ces oeuvres les préoccupations de son temps.

Les peintures Terres du Centre Pompidou

L’oeuvre de 1963 présentée à la galerie rappelle Matta-Matière, oeuvre actuellement accrochée au Centre Pompidou (Rotations 2020 – Accrochage Collections Modernes : 1er janvier – 31 décembre 2020).
Cette oeuvre est une donation de Daniel Cordier, galeriste de Matta, qui expose régulièrement ses oeuvres, d’abord à Paris dès 1956, puis à Francfort et à New York. Cordier disait à propos de son travail : « Avec ce procédé (l’automatisme), il extrait de la  conscience les figures qui y sommeillent. Ainsi, il a créé en quelques années un répertoire de formes inédites (…), science-fiction pour les uns, peuplement de martiens pour les autres, rayons X de fluides psychologiques pour l’auteur. Sa première richesse est la variété des interprétations qu’il propose ; son talent est la création d’un climat déroutant, ni faune ni flore, ni atmosphère ni espace, ni éclairage ni lumière, mais toujours les deux à la fois, intimement fondus dans chaque toile. »

L’oeuvre de 1963 disponible à la galerie est également très proche par sa date, son format, sa technique et sa composition de Composition monochrome conservée elle aussi au Centre Pompidou. Cette oeuvre est achetée par l’État français dès 1965.

On retrouve dans ces deux oeuvres un fond monochrome sur lequel se détache une figure humanoïde cernée de noir. Ce contour qui permet de distinguer la forme du fond dans cet ensemble monochromatique rappelle la technique ancienne des fresques murales. Matta connaissait la théorie de Léonard de Vinci, pour qui la contemplation des « murs souillés de beaucoup de tâches ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelques scènes » devient une source d’inspiration pour créer des « paysages », des « batailles », des « figures ». Les figures des Terres de Matta semblent en effet se détacher d’un mur, comme des tâches dont les contours créés par l’artiste donneraient tout le sens.

roberto matta - matta matiere 1961 newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
Matta-Matière, 1961
Sable, résine, allumette et acrylique sur toile de jute
72,5 x 60 cm.
Les Abattoirs, Musée-FRAC Occitanie Toulouse

roberto matta - composition monochrome 1963 newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
Composition monochrome, 1963
Colle, sable et huile sur toile de jute, 100 x 100 cm.
Centre Pompidou, Paris

roberto matta - sans titre 1963 les terres newsletter art vient a vous 2

ROBERTO MATTA
Sans titre, 1963 ca.
Technique mixte sur toile, 100 x 100 cm.

Des Morphologies Psychologiques aux Morphologies Historiques : la terre porte en elle son espace et son temps, appliquée sur une toile brute elle devient ainsi le langage privilégié de l’engagement.
Dans la continuité des Morphologies Psychologiques, les Terres sont des représentations graphiques des flux qui circulent entre les Hommes et le monde pour devenir des Morphologies Historiques.

Mathilde Gubanski
© Mathilde Gubanski / Galerie Diane de Polignac, 2020

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