L’ART VIENT À VOUS n°13

Roswitha Doerig : « Sortir du cadre »

roswitha doerig - ecriture jaune 1992 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Écriture jaune, 1992
Acrylique sur toile, 110 x 220 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Roswitha Doerig est une artiste peintre suisse. Formée par Franz Kline, puis à l’École nationale supérieure des beauxarts de Paris, son oeuvre se construit sur l’expressivité de la couleur et du geste et à travers l’art monumental. Roswitha Doerig est une artiste fondamentalement attachée à la peinture comme médium souverain.

LES ANNÉES DE FORMATION DE L’ARTISTE ROSWITHA DOERIG

La formation artistique de Roswitha Doerig est remarquable en deux points : par sa longévité et par son aspect international. En effet, Roswitha est étudiante de 1947 à 1964. Elle intègre la Heatherley Art School de Londres, l’École des beaux-arts de Genève, l’université de Columbia à New York et enfin l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris : soit dix-sept ans d’études dans quatre pays différents.

Au sein de ce long parcours, trois figures en particulier sont à nommer : son oncle le peintre d’art sacré Ferdinand Gehr (1896 – 1996) dont elle fréquente un temps l’atelier en Suisse, le peintre Franz Kline (1910-1962) qui est son professeur à Columbia à New York, et Raymond Legueult (1898-1971) son professeur de peinture aux beaux-arts de Paris. Avec ces maîtres, trois axes de l’art de Roswitha se dessinent : l’art sacré, le geste et la couleur.

La quatrième caractéristique du travail de Roswitha Doerig, l’art monumental, lui vient sans doute de son parcours personnel. Roswitha est une femme née en 1929 dans le canton d’Appenzell en Suisse où le droit de vote des femmes n’est accordé qu’en 1990. Roswitha Doerig doit redoubler d’effort pour s’imposer en tant que femme artiste : elle a très tôt la volonté de « sortir du cadre ». C’est pourquoi elle choisit des projets monumentaux particulièrement ambitieux.

ROSWITHA DOERIG & LE VITRAIL
CONTEMPORAIN

Roswitha Doerig se fait remarquer dès 1968 avec l’obtention du concours pour la réalisation des vitraux de l’église Saint-Paul à Nanterre. Roswitha choisit l’abstraction pour représenter le divin. En effet, ce projet se déroule dans le contexte des évènements de Mai 1968. Le climat de contestation des valeurs traditionnelles encourage l’artiste à utiliser l’abstraction, offrant ainsi une grande liberté de lecture aux spectateurs. Roswitha Doerig crée une oeuvre « en composition avec l’autre ». Le vitrail de la chapelle est intitulé Dieu. Un cercle rouge en constitue le centre. Cette représentation d’une grande modernité lui est inspirée par son oncle le peintre religieux Ferdinand Gehr. Comme lui, elle fait appel au symbolisme des formes et des couleurs. Le cercle est la forme idéale pour évoquer Dieu : c’est une figure géométrique parfaite, sans début ni fin. La couleur rouge évoque le sang qui donne la vie, mais aussi celui qui a été versé sur la croix. Elle évoque également le feu qui est une métaphore traditionnelle du divin.

Roswitha Doerig s’inscrit ainsi parfaitement dans cette vague de créations de vitraux qui commence dans les années 1960. En effet, de nombreux ouvrages ont été détruits pendant les deux guerres mondiales et les artistes contemporains sont donc sollicités à ce sujet. Il faut par exemple citer Marc Chagall, Jacques Villon, Pierre Soulages, Martial Raysse, Alfred Manessier, Joseph Sima, Vieira da Silva et Claude Viallat. C’est l’âge d’or de la dalle de verre qui devient le véhicule privilégié de l’art contemporain pour entrer dans des lieux saints, qu’ils soient anciens ou modernes.

roswitha-doerig-vitrail-eglise-saint-paul-1968

Roswitha DOERIG
Vitrail pour l’église Saint-Paul, 1968
Nanterre, (détails)

Claude VIALLAT
Vitrail pour l’église Notre-Dame des
Sablons, 1991
Aigues Mortes (détails)

Simon HANTAÏ et ses bâches Meuns, 1968

Le lieu d’exposition est remis en question, mais également le lieu de création. Depuis les années 1950, les artistes créent en public. Il faut citer Georges Mathieu (1921- 2012) qui fait de la réalisation de ses toiles de véritables happenings. Roswitha Doerig s’inscrit dans cette mouvance et se plaît à peindre en dehors de l’atelier, à la vue de tous. Elle affirme : « L’art a à voir avec les gens, c’est de la communication. » L’action de peindre devient alors un lien social avec le spectateur. Le processus créatif est dévoilé et démystifié. « Nous sommes tous des créateurs, ce n’est pas un privilège réservé à quelques personnes » pense l’artiste. Roswitha Doerig veut désinhiber le grand public face à l’art, rendre accessible à tous la pratique de la peinture en dehors de tout apprentissage académique.

roswitha doerig - sans titre 2014 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Sans titre, 2014
Acrylique sur toile, 89 x 145 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Georges MATHIEU
Karaté, 1971
Huile sur toile, 97 x 195 cm.
Musée des beaux-arts de Nantes

ROSWITHA DOERIG & L’ART POUR TOUS

Dans le contexte de Mai 1968, on retrouve une volonté chez les artistes de créer un art accessible à tous, en dehors des réseaux traditionnels de diffusion. L’art envahit les rues et le gigantisme tant apprécié par Roswitha Doerig est un parfait outil de communication. Roswitha est très proche du couple d’artistes Christo, qu’elle avait rencontré en 1962. C’est ainsi qu’en 1985, elle participe à l’emballage du Pont Neuf à Paris. Elle s’en retrouve confortée dans sa volonté de « sortir du cadre ».

roswitha doerig - le printemps 1986

Roswitha DOERIG
Le Printemps, 1986
Bâche peinte de 180m2

CHRISTO
Emballage du Pont Neuf, 1985

Cela se traduit par la réalisation de bâches monumentales : Le Printemps (180m2) et Les Coquelicots (120m2). Ces deux oeuvres sont installées successivement en 1986 et 1987 dans les rues de Paris, à la vue des passants. Ce médium est très apprécié par les artistes de l’époque. On peut rapprocher ces oeuvres de Roswitha Doerig avec les bâches créées en 1968 par l’artiste Simon Hantaï (1922-2008). Ce dernier résume la problématique de l’art pour tous : « Le problème était : comment vaincre le privilège du talent, de l’art, etc. ? Comment banaliser l’exceptionnel ? Comment devenir exceptionnellement banal ? »

roswitha doerig - realisation le printemps 1986

Roswitha DOERIG
réalisant Le Printemps, 1986

ROSWITHA DOERIG & L’ART URBAIN

Le contexte socioculturel et économique des années 1960, ainsi que le développement de nouvelles peintures (acrylique, émaillée, aérosol…) permettent la naissance de l’art urbain. Cette nouvelle forme d’art se détache des dogmes classiques et envahit l’espace public. Des fresques monumentales apparaissent sur les murs, parfois comme initiative personnelle et illégale, parfois comme commande institutionnelle. L’auteur Daniel Boulogne publie à ce sujet Le Livre du mur peint – Art et Techniques en 1984.

Roswitha Doerig s’intègre parfaitement dans ce contexte. En effet, en 1970, l’artiste crée une mosaïque pour le foyer des jeunes travailleurs à Laval (France). En 1989, Roswitha Doerig reçoit la commande d’une peinture murale de 25m2 pour la façade d’une usine en Eureet- Loir. L’artiste alors tout à fait à l’aise avec le format monumental, se confronte à de nouvelles particularités techniques. Elle doit s’adapter à la matière du mur, à son accessibilité, sa surface et à son exposition à la lumière. Il faut alors mettre en place des techniques spécifiques, comme l’échafaudage, la préparation du mur, le choix des peintures… L’artiste doit ici concevoir son oeuvre directement à l’extérieur, à la verticale et sur son support définitif. Le mur est l’oeuvre, le lieu de création et le lieu d’exposition.

roswitha doerig - le vitrail 1989

Roswitha DOERIG
Le Vitrail, 1989
Fresque de 25m2.
Eure-et-Loir

roswitha doerig - sans titre 2012 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Sans titre, 2012
Acrylique sur toile, 54 x 64,5 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

ROSWITHA DOERIG & LA PEINTURE SOUVERAINE

La seconde moitié du XXe siècle est l’époque de l’art action. En dehors des circuits classiques de diffusion, l’art action se définit par le mouvement du corps de l’artiste, par l’importance de la matière et par la participation du spectateur. L’un des mouvements fondateurs de l’art action est le Gutaï. Ce mouvement japonais s’impose dans le monde par son caractère performatif et l’importance donnée aux matériaux utilisés.

Préoccupée par l’importance donnée à la matière, Roswitha utilise elle aussi la peinture pour elle-même. L’artiste explique : « Je suis, bien sûr, ravie lorsque mon oeuvre procure une émotion, mais je ne peins pas dans ce but-là. Je peins pour peindre, de même qu’il ne s’agit pas pour moi de véhiculer une idée politique ou morale. La recherche spirituelle en est exempte également, bien que ma démarche artistique visant la perfection puisse y tendre de manière inconsciente. Ma peinture n’a donc aucun but en soi. Tout ce qui compte pour moi est de faire un beau tableau. La peinture actuelle est conceptuelle, porteuse d’un message destiné à choquer ou éveiller le monde, et le marché de l’art encourage cette conceptualité. Ce n’est pas mon cas. J’ai trop de respect pour la peinture pour m’en servir de cette manière. »

roswitha doerig - sans titre 2015 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Sans titre, 2015
Acrylique sur toile, 100 x 81 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Takesada MATSUTANI
Cercle 92-1, 1992
Relief vinylique et graphite sur
papier marouflé sur toile
55 x 46 cm
Les Abattoirs, Toulouse

ROSWITHA DOERIG & LA PEINTURE GESTUELLE

À partir des années 1990, Roswitha Doerig concentre son attention sur le geste. Elle y retrouve les enseignements du peintre américain Franz Kline. La palette de Roswitha Doerig se restreint peu à peu. Elle utilise le noir qui contraste avec le fond de la toile, peint en blanc ou laissé brut. Elle adopte l’adage « Less is more ». Cette période de l’oeuvre de Roswitha Doerig n’est pas sans rappeler les grandes toiles noires et blanches de son professeur Franz Kline. Ce dernier aurait projeté un de ses croquis pour l’agrandir et aurait été convaincu par l’autonomie de chaque trait démesuré. Il serait ainsi passé à des toiles de grands formats et à cette peinture monumentale en « échafaudages » noirs si caractéristique.

Comme les expressionnistes abstraits, Roswitha Doerig peint sur une toile posée à même le sol. L’artiste n’est plus devant son tableau, mais dans son tableau. Pendant la création, l’oeuvre n’a pas d’orientation préconçue. Le geste est posé dans toutes les directions, créant une désorientation, un déséquilibre. Le choix du grand format qu’elle apprécie tant lui permet une grande expression physique. La création picturale devient une danse entre spontanéité et contrôle. Roswitha Doerig disait à propos de sa peinture gestuelle : « Ce qui semble avoir été peint facilement est en fait beaucoup de travail. »

roswitha doerig - gestes blancs noirs II 2008 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Gestes blancs-noirs II, 2008
Acrylique sur toile, 81 x 130 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

Franz KLINE
Chief, 1950
Huile sur toile, 148 x 187 cm
MoMA, New York

roswitha doerig - olivier messian 1994 newsletter l art vient a vous 13

Roswitha DOERIG
Olivier Messian, 1994
Acrylique sur toile, 89 x 145 cm.
Galerie Diane de Polignac, Paris

roswitha doerig - portrait 1990

Roswitha DOERIG et la peinture abstraite, 1990

Roswitha Doerig est bien une artiste de son temps. Nourrie des courants de la seconde moitié du XXe siècle, l’artiste peintre cristallise les préoccupations de son époque. En parallèle de la photo, de la vidéo et autres supports visuels Roswitha Doerig fait partie de ces artistes qui répondent à la question : comment continuer à peindre à l’aube du XXIe siècle ?

Mathilde Gubanski
© Mathilde Gubanski / Galerie Diane de Polignac, 2021

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