L’ART VIENT À VOUS N°16

ABSTRAITES :
Cinq femmes – Cinq expressions artistiques

EXPOSITION : 8 MARS – 16 AVRIL 2021

Cette exposition ambitionne de montrer les apports artistiques de cinq femmes artistes à la peinture abstraite : Marie Raymond (1908-1989), Huguette Arthur Bertrand (1920-2005), Pierrette Bloch (1928-2017), Roswitha Doerig (1929-2017) et Loïs Frederick (1930-2013). Ces dernières ne forment ni une école ni un mouvement. Elles représentent cinq abstractions différentes, cinq libertés gagnées.

Afin de découvrir notre exposition, plongeons dans l’univers de chaque artiste à travers l’étude d’une œuvre.

Chapitre 4 :
Roswitha Doerig, Écriture jaune
Par Mathilde Gubanski

roswitha doerig - peinture abstraite 1990

Roswitha DOERIG et la peinture abstraite, 1990
Photo : droits réservés

Au cours de sa formation artistique, Roswitha Doerig rencontre le peintre Franz Kline (1910-1962) qui sera son professeur à l’université de Columbia à New York. De son enseignement, elle retient une palette restreinte. Ses œuvres construites par de larges brosses ont un aspect monumental qui n’est pas sans rappeler les grandes toiles noires et blanches de son professeur. En effet, Franz Kline aurait projeté un de ses propres croquis pour l’agrandir et aurait été convaincu par l’autonomie de chaque trait démesuré. Il serait ainsi passé à des toiles de grands formats et à cette peinture monumentale en « échafaudages » noirs si caractéristique. Roswitha Doerig témoigne de la complexité à retranscrire une esquisse sur un format monumental : « La grande difficulté a été pour moi de me retrouver devant cet immense espace. Je crois naïvement qu’il me suffira d’agrandir mon ébauche alors que ce n’est pas le cas. Cela donne un mort-né auquel je dois insuffler la vie ».

Dans cette volonté de « sortir du cadre », Roswitha Doerig va se confronter à l’art monumental sous différentes formes : la réalisation des vitraux de l’église Saint-Paul à Nanterre en 1968 ; la création d’une mosaïque pour le foyer des jeunes travailleurs à Laval (France) en 1970 ; la participation à l’emballage du Pont Neuf à Paris avec Christo en 1985 ; la réalisation de bâches monumentales : Le Printemps (180m2) et Les Coquelicots (120m2) en 1986 et 1987 ; la création d’une peinture murale de 25m2 pour la façade d’une usine en Eure-et-Loir en 1989.

Roswitha Doerig est aussi une artiste engagée, défendant les droits de la femme : en 1990, elle rédige une lettre ouverte à la suite du refus des Appenzellois d’accorder le droit de vote aux femmes. La même année, elle dénonce le manque de représentation des femmes dans le monde de l’art. Elle écrit : « Ce n’est que par le travail acharné, entier et honnête que nous [les femmes peintres] arrivons à cette confiance dont nous avons tant besoin [1]».

Cette volonté de s’imposer dans le monde de l’art lui vient alors qu’elle est encore étudiante. Intégrant l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 1957, Roswitha Doerig découvre régulièrement ses travaux recouverts de rouge à lèvres. Elle raconte : « Les étudiants, et même les aspirants aux Grand Prix de Rome, ne connaissaient pas encore Paul Klee. Venant à l’atelier le matin, je trouvais mes tableaux repeints avec des écriteaux à côté : ‘Ici, on ne peint pas avec des couleurs sauvages’ [2]».

Roswitha Doerig rencontre également des difficultés en 1968 avec l’obtention du concours pour la réalisation des vitraux de l’église Saint-Paul à Nanterre. Elle doit défendre cette victoire que l’on tente d’abord de lui retirer, sous prétexte qu’elle est une femme. Lorsqu’on lui demande si le statut de la femme artiste a été revalorisé ces dernières décennies, elle répond : « Oui, la femme peintre est plus mise en valeur et actuellement, on parle plus de son travail que par le passé. Pipilotti Rist, par exemple, est née au bon moment, on lui a presque préparé le chemin, car les femmes peintres actuelles ont moins à se battre qu’auparavant. Elle a su apporter quelque chose de nouveau dans le paysage artistique, au moyen de la vidéo. Elle prend la liberté de choquer le spectateur, en toute conscience ».

[1] DOERIG Roswitha, Discours pour l’alliance française de Saint-Gall, 1990

[2] DOERIG Roswitha, art. cit., 1990

roswitha doerig - 1968 vitrail eglise saint paul Dieu

Roswitha DOERIG
Vitrail pour l’église Saint-Paul, Nanterre,
1968 (détails)

roswitha doerig - le printemps bache 1986

Roswitha DOERIG
Le Printemps, 1986
Bâche peinte de 180m2

roswitha doerig - fresque le vitrail 1989

Roswitha DOERIG
Le Vitrail, 1989
Fresque de 25m2, Eure-et-Loir

L’œuvre Écriture jaune est caractéristique du travail de Roswitha Doerig. On y retrouve les enseignements de Franz Kline avec la large brosse noire qui contraste sur le fond blanc.
Cette « écriture abstraite » noire se détache sur des formes libres jaunes et vertes qui transforment cette écriture en un logo démesuré. L’œuvre sur toile prend ainsi des airs de graffiti et rappelle l’engouement de l’artiste pour l’art monumental.

La toile n’est pas entièrement recouverte : la couleur du lin est visible par endroits ce qui donne un aspect général brut et inachevé, comme si le pinceau blanc s’était arrêté devant l’impossibilité d’atteindre la perfection. L’adage « Less is more » adopté par Roswitha Doerig est tiré des principes du Bauhaus et repris par les minimalistes. On observe ainsi dans cette œuvre une tendance à la soustraction, à l’économie de moyens, à la simplicité. L’aspect non finito du fond et la grande place laissée au vide mettent d’autant plus en valeur la forme centrale et lui donnent toute sa force expressive.

roswitha doerig - ecriture jaune peinture acrylique 1992

Roswitha DOERIG
ÉCRITURE JAUNE – 1992
Acrylique sur toile
110 x 220 cm
Galerie Diane de Polignac, Paris

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