L’ART VIENT À VOUS n°10

Loïs Frederick
L’aventure du Colorfield painting

lois frederick - huile 1973 newsletter art vient a vous 10

Loïs FREDERICK
Sans titre, 1973
Acrylique sur toile, 130 x 162 cm
Galerie Diane de Polignac, Paris

Peintre américaine, Loïs Frederick naît et grandit au Nebraska. Ses oeuvres sont empreintes de l’immensité de cette région des Grandes Plaines américaines et de ses climats de contrastes.
Après avoir étudié les beaux-arts à l’Université du Nebraska puis au Kansas City Art Institute, Loïs Frederick arrive à Paris en 1953 grâce à la bourse du Fulbright award : une bourse qu’elle obtiendra même deux fois ! Plongée dans l’effervescence de l’Abstraction d’après-guerre de Paris, elle demeure néanmoins une peintre profondément américaine du Colorfield painting. Cette oeuvre de 1973 ici présentée en est un parfait témoignage.

D’Henri Matisse à Mark Rothko, l’obsession de la couleur

Rien ne la prédestinait à être peintre et pourtant Loïs Frederick a très tôt l’intuition de la couleur. Elle se met naturellement à peindre en mêlant les palettes avec audace. Deux chocs esthétiques jalonnent sa sensibilité d’artiste. D’abord Henri Matisse dont elle admire sans doute les oeuvres lors de la rétrospective à l’Art Institute of Chicago en 1952. Du Fauvisme aux Papiers découpés, Henri Matisse est un virtuose de la couleur. Ses tonalités chaudes, chatoyantes, éclatantes ravissent la jeune Loïs Frederick en quête d’un absolu de la couleur.

henri matisse - zulma 1950 newsletter art vient a vous 10

Henri MATISSE
Zulma, 1950
Gouache sur papier découpé et collé, 238 x 133 cm
Statens Museum for Kunst, Copenhague

Le deuxième choc, c’est sa rencontre avec l’oeuvre de Mark Rothko au tournant des années 1950. Avec Mark Rothko, la couleur devient vibrance, devient lumière. « l’m not interested in color, it’s light l’m after » soutenait-il.
Dès lors Loïs Frederick n’aura de cesse de puiser dans sa palette infinie pour capter l’intensité de la lumière. Un défi auquel elle se mesurera tout au long de sa vie.

mark rothko - no 13 blanc rouge jaune 1958 newsletter art vient a vous 10

Mark ROTHKO
No 13 (Blanc, rouge et jaune), 1958
Huile acrylique et pigments secs sur toile, 242 x 207 cm
Metropolitan Museum – Met, New York

Au coeur de l’aventure de l’Expressionnisme abstrait américain : le choix du Colorfield painting

Loïs Frederick s’inscrit dans le sillage d’une première génération d’artistes de l’Expressionisme abstrait américain que sont Jackson Pollock et Lee Krasner, Willem de Kooning, Robert Motherwell, Franz Kline et Mark Rothko. Ce courant artistique, né spontanément dans les années 1950 aux États-Unis, ne repose sur aucun manifeste écrit puisqu’il considère que seul compte le langage plastique. Loin de la traditionnelle méthode de peinture sur chevalet, les artistes de l’Expressionnisme
abstrait américain instaurent une nouvelle façon de peindre dans laquelle la gestuelle fait corps avec l’oeuvre elle-même. Avec eux, un nouveau rapport entre le geste, la couleur et la matière est envisagé.

willem de kooning - villa borghese 1960 newsletter art vient a vous 10

Willem DE KOONING
Villa Borghese, 1960
Huile sur toile, 203 x 178 cm
Museo Guggenheim Bilbao

Dès lors deux sensibilités se répondent au coeur de ce courant : d’un côté l’Action Painting, la peinture gestuelle, spontanée et nerveuse avec pour figure emblématique
Jackson Pollock ; de l’autre ce que le critique d’art américain Clement Greenberg appelle le Colorfiel painting, une peinture faite de champs colorés superposés qu’incarne entre autres l’oeuvre de Mark Rothko.

Mark Rothko déclarait en 1942 : « Nous sommes partisans d’une expression simple de la pensée complexe. Nous sommes pour la grande forme parce qu’elle a la force de
ce qui est sans équivoque. Nous souhaitons réaffirmer la peinture plane. Nous sommes pour les formes plates parce qu’elles détruisent l’illusion et révèlent la vérité. »

L’oeuvre de Loïs Frederick se rattache pleinement au Colorfield painting. Dans la continuité de la première génération de peintres : Mark Rothko, Arnold Gottlieb, Clyfford Still et Barnett Newman, et à l’instar d’Helen Frankenthaler sa contemporaine, Loïs Frederick travaille par aplats la couleur qu’elle emploie par strates, supprimant toute profondeur dans l’oeuvre.

clyfford still - 1965 ph 578 1965 newsletter art vient a vous 10

Clyfford STILL
1965 (PH-578), 1965
Huile sur toile, 254 x 176 cm
Museo nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid

helen frankenthaler - milkwood arcade 1963-newsletter art vient a vous 10

Helen FRANKENTHALER
Milkwood Arcade, 1963
Acrylique sur toile, 220 x 205 cm
Helen Frankenthaler Foundation, New York

Avec Loïs Frederick, une abstraction solidement construite

Issue des plaines agricoles du Nebraska, Loïs Frederick est une terrienne qui crée dans ses oeuvres une abstraction solidement construite. C’est la brosse appliquée, déroulée sur la toile qui structure son oeuvre. Alors que Mark Rothko travaille la brosse à l’horizontal pour construire ses rectangles de couleurs aux contours flous et créer lumière et vibrance, Loïs Frederick déploie son geste dans un mouvement ascendant et descendant. Elle rejoint en cela la technique picturale du push and pull mise au point par le peintre Hans Hofmann, dans laquelle les couleurs posées en aplats denses, « avancent » et « reculent » sur le support, créant alors un réseau de contrastes dans l’espace pictural.

Comme Jackson Pollock et Robert Motherwell, Loïs Frederick appréhende la toile posée à même le sol : le champ de vision y est facilité ; plus large, il permet d’envisager plus aisément l’immensité des espaces. Mais contrairement à Jackson Pollock qui déployait toute son énergie physique dans une gestuelle créatrice, Loïs Frederick déroule sa brosse dans un processus de création lent, maîtrisé, voire méditatif. Tout est intensité contenue dans les maillages d’une couleur étalée et superposée.

morris louis - vernal 1960 newsletter art vient a vous 10

Morris LOUIS
Vernal, 1960
Acrylique sur toile, 196 x 264 cm
Museo nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid

barnett newman - adam 1951 1952 newsletter art vient a vous 10

Barnett NEWMAN
Adam, 1951-1952
Huile sur toile, 243 × 203 cm
Tate, London

Alors que Barnett Newman emploie ses zips, ces coupures verticales qui tranchent des pans de couleurs de part et d’autre de son oeuvre et que Morris Louis déploie
sa brosse au-delà du champ de la toile, Loïs Frederick travaille la verticalité en tenant compte du cadre délimité de son support. La brosse déroulée s’arrête bien avant le bord de la toile créant un réseau de masses colorés à la fois solidement construit et un espace flottant, propice à un espace méditatif.

« De la couleur espace lumière » : une abstraction pour un espace méditatif

Avec Loïs Frederick, les masses de couleur pure se superposent, s’interpénètrent et se fondent pour absorber et refléter la lumière. Des contrastes s’opèrent : la couleur s’impose et se retire, créant des jeux de transparence. Le regard du spectateur se perd alors dans ce maillage de couleurs, voyage entre les différentes surfaces. À l’instar du dernier Monet et de ses panneaux des nymphéas, Loïs Frederick nous appelle à une expérience immersive dans l’oeuvre : une expérience directe avec la couleur, avec la lumière, dans un espace sans ligne d’horizon. Un espace méditatif comme un écho à la chapelle Rothko, décorée de quatorze peintures et construite à Houston en 1964, à la demande des collectionneurs Jean et Dominique de Ménil.

lois frederick - huile peinture 1975 newsletter art vient a vous 10

Loïs FREDERICK
Sans titre, 1975
Acrylique sur toile, 162 x 130 cm
Galerie Diane de Polignac, Paris

lois frederick - acrylique peinture 2002 newsletter art vient a vous 10

Loïs FREDERICK
Sans titre, 2002
Acrylique sur toile, 144 x 144 cm
Gallerie Diane de Polignac, Paris

« Artiste de la lumière – elle mélange peinture à l’huile, fluorescence et acrylique – de l’espace. De l’espacelumière. De couleur-espace-lumière. De forme, et d’un grand éclatement de pulsion vitale. Si elle réalise parfois des oeuvres plus graves, voire dramatiques, son oeuvre est surtout un hymne à la lumière, à la vie. (…) » écrit Henry Galy-Carles sur son oeuvre.

La peinture fluorescente : capter l’intensité de la lumière

« Latitude Rome. Altitude 900 mètres. Le soleil, la lumière, quelle que soit la saison, sont au rendez-vous. Climat de contrastes… » décrit Michel Faucher au sujet de la terre natale de l’artiste. Après une palette naturaliste, Loïs Frederick utilise au tournant des années 1970 l’acrylique et surtout les peintures fluorescentes qui lui permettent d’obtenir une palette des plus audacieuses, des plus contrastées : des bleus, verts, jaunes, roses stridents, assourdissants. La couleur saturée n’empêche cependant pas la lumière de poindre de l’arrière-plan.

lois frederick - huile 1973 newsletter art vient a vous 10

Loïs FREDERICK
Sans titre, 1973
Acrylique sur toile, 130 x 162 cm
Galerie Diane de Polignac, Paris

Dans cette peinture de 1973, des blocs massifs de couleur se superposent, s’imbriquent et s’absorbent. La couleur se fait vibrance. Par l’emploi de la peinture fluorescente, la couleur se fait aussi lumière sans même que le jaune
ne soit utilisé. Dans une atmosphère ni minérale, ni aquatique, la lumière irradie de l’arrière-plan de la toile, comme la lampe d’un phare dans un brouillard bleuté.
Seule une trouée au centre, telle une empreinte, un graffiti vient percer cette chape de couleurs stratifiée. Ici les aplats structurent la composition sans hiérarchiser l’ensemble. Un espace construit mais dont les formes semblent flotter. Les frontières sont brouillées.

Espace, couleur, lumière, un espace méditatif en somme.

Profondément marquée par sa culture américaine, Loïs Frederick célèbre dans ses œuvres du Colorfield painting l’émotion face à l’immensité des espaces infinis et l’intensité de la lumière stridente de sa région natale. Ses œuvres sont les miroirs de ces chocs visuels. D’une grande puissance intérieure, ses œuvres sont aussi bien une ode à la lumière que l’expression de «forces jaillissantes mais contenues» (Henry GalyCarles), tel un volcan couvert, jamais éteint.

Astrid de Monteverde
© Astrid de Monteverde / Galerie Diane de Polignac

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